Veigy-Foncenex
Chablais
Haute-Savoie
Suisse
Lac Léman
UNE JOURNÉE AUTREFOIS
Ponctuée par la sonnerie de l'Angelus, la journée se déroulait selon un rite immuable, je l'appellerai : la liturgie du quotidien. Il fallait se lever très tôt pour la traite des vaches, prendre avant tout le premier café, accompagné d'un petit verre de gnole pour les hommes les plus aguerris.
Et puis « gouverner », jolie expression issue du patois qui voulait dire : mettre de l'ordre dans l'étable, sortir le fumier après qu'on eut donné le « premier morceau de foin » aux bêtes.
La fruitière ouvrait ses portes vers six heures et demie. C'étaient les hommes qui portaient le lait. Ils mettaient toujours des vêtements propres pour ce faire. En route, ils s'entendaient souvent interpeller en ces termes : « Vous viendrez bien prendre quelque chose en revenant ? ». Le soir, ils trainaient volontiers dans les caves. Le retour était souvent joyeux.
Vers huit heures, avant de partir aux champs, on mangeait la soupe avec un morceau de lard ou de fromage. C'était un des trois repas importants de la journée. On faisait aussi « les dix heures » et les « mérandes » de quatre heures. Le repas de midi, le plus copieux, était surtout composé, dans le vieux temps, de choux, de lard, de châtaignes et, bien sûr, de pommes de terre, quelques fois de pâtes. J'entendais un matin, ma voisine réfléchir tout haut : « Pour midi, je ne sais pas si je vais faire des « pâtes (macaronis) ou des «fidés » (vermicelles). On ne servait jamais de fromage à midi, c'est une habitude de la ville.
Il y avait toujours, dès le matin, deux marmites sur le feu : l'une pour la soupe familiale, l'autre pour celle des bêtes, les petits pois dans la première, les gousses dans la deuxième. On ne laissait rien perdre, y compris l'eau de vaisselle, « Les relavures », que l'on mettait de côté pour faire cuire aux cochons. Les pots de soupe attendaient les travailleurs des champs sur un coin de la table, bien serrés les uns contre les autres, recouverts d'un linge pour qu'ils gardent leur chaleur, d'où l'expression encore employée de nos jours : « mettre le couvert ».
En été, on allait, son pot à la main, deviser avec les voisins sur le pas de la porte ou sur le vieux banc. Au hameau de Puard, à Brenthonne, les habitants se retrouvaient sous une sorte de galerie de bois recouverte d'un auvent, réservée à cet effet.
La lessive se faisait une fois tous les deux ou trois mois. Ça prenait bien toute la journée. Il y avait aussi la journée repassage. Les femmes rapetassaient linge et chaussettes tant qu'il y avait du jour aux carreaux. L'avènement de la fée électricité n'y changea pas grand chose, on s'en servait parcimonieusement. « C'est commode surtout la nuit » faisait observer judicieusement l'Alice à Quiqui. On fut, c'est paradoxal, plus prudent avec l'eau du robinet. L'avis de ma grand mère était « que ça mettait l'humidité dans la maison ». Elle n'en voulut jamais, pas plus que du butagaz, pourtant si pratique en été. Elle jetait une poignée de prin bois dans le fourneau à trois trous pour faire réchauffer le lait ou l'eau du thé dominical, quand elle recevait ses amis après les vêpres.

 

L'établi du sabotier

Matinées et après-midi se passaient aux champs. Les hommes allaient au bois tout l'hiver. On a peine a imaginer aujourd'hui ce que pouvait être la consommation d 'un foyer en bois de chauffage. Le feu ne s'arrêtait pratiquement jamais. Les vieilles femmes, vestales de la misère, ne quittaient jamais l'âtre ou les abords du fourneau. Chez Edmond Burgnard, à Lully, qui faisait le maquignon, on pouvait se restaurer à toutes heures du jour ou de la nuit. « Vous mangerez bien quelque chose ? ». Alors, on vous mettait une assiette sous le nez sans même attendre votre réponse.
Quand le temps était mauvais, on se rendait visite, on « faisait connaissance». C'était un devoir que de faire la tournée du village pour prendre (les nouvelles de Pierre ou de Paul. On était reçu partout avec empressement. Je tiens, quant à moi, ma passion pour lu café de ces moments là. La grosse cafetière, trônait sur le feu. On rajoutait sans arrêt de l'eau au fur et à mesure des visites, la première tasse de la journée ne nous empêchait pas de dormir. La Mémé Matringe qui ne voyait plus bienclair, mettait toutes les louches d'eau bouillante à côte du la cafetière, Pierre à Pinon se cachait la figure avec son chapeau en disant  " La locomotive va démarrer ! "
En été, les paysans se couchaient de bonne heure. En hiver, par contre, on allait taper la belote tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on veillait jusqu'à des heures tardives
On chantait en cassant les noix, en broyant le chanvre, en écossant les haricots... Chacun y allait de sa chanson. On l'écoutait en silence pour reprendre le refrain à plusieurs voix. C'est des rires, des applaudissements, des verres qu'on levait à la santé des chanteurs et des chanteuses. Quand quelqu'un manquait c'est que c'était grave : « Tiens, Marcel (i1 n'est pas venu ? Il est bien mal ». « Qu'est-ce qu'il a attrapé? , « Oh, c'est à l'intérieur ! faisait t-on gravement remarquer en se tapotant la poitrine.
La Foi était intimement mêlée à la vie quotidienne. Les femmes se signaient chaque fois qu'elles passaient devant une croix ou devant l'église. Aux champs, les hommes se découvraient quand sonnait l'Angelus. On trouvait partout les brins de buis des Rameaux, on clouait des croix de bois sur les portes, la médaille de ce Saint Guérin brillait dans un coin de l'écurie. Je possède une ancienne médaille de ce Saint protecteur qui porte cette mention pour le moins équivoque : Saint Guérin, patron des animaux, priez pour-nous.
Je vois encore ma tante Emelie fermer les volets à demi et s'agenouiller sur une chaise, pendant la passage d'un enterrement. La mort faisait partie intégrante de la vie communautaire : on veillait les morts, on rendait visite à la famille, on l'aidait à accomplir les travaux journaliers. Dans des temps plus lointains, dans certains villages, une coutume voulait qu'on offrit du sel aux parents et amis venus de loin. Inutile de préciser que le sel était cher et rare. Une autre coutume voulait que l'on fasse porter le deuil du maître de maison aux abeilles, en nouant un crêpe au sommet des ruches. On enlevait également les sonnettes aux vaches et on les faisait jeûner d'un morceau le jour de la sépulture. Le deuil durait deux ans pour les parents proches.
Comme les familles étaient nombreuses et les maladies souvent mortelles, les femmes portaient le noir pratiquement toute leur vie. Certaines en souffraient beaucoup. Il semble que la mode du noir soit venue de France.. Quand mon arrière Grand Mère Mouchet croisait une femme ainsi vêtue, elle faisait remarquer sentencieusement ! « C'est une Française, ». J'ai d'ailleurs souvent remarqué que les vieilles dames de chez nous gardent un goût pour les effets de couleur. Les responsables du vestiaire du Secours Catholique qui leur proposent des vêtements pourtant à l'état de neuf, s'entendent souvent répondre : « Na, y'est tot nê ! »
Autrefois, en Savoie, les Couleurs du deuil étaient le blanc, le bleu, le violet et parfois le rouge, qui sont d'ailleurs les couleurs du deuil liturgique.
Les enfànts faisaient souvent plus de dix kilomètres à pied pour se rendre à l'école. En hiver, ils mettaient leur dîner a réchauffer sur le grand poêle de la salle de classe. Ils portaient fièrement leur « boîte » sur le dos en faisant exprès d'en faire claquer le couvercle. Avant de rentrer en classe, l'instituteur en faisait l'inventaire, car les plus dissipés d'entre eux y cachaient pour les ressortir au bon moment les merveilles trouvées en chemin : hannetons, sauterelles, souris grenouilles et bien sûr les petits bouts de « ouable » (clématite sauvage) que l'on fumait en cachette avec délectation. Jules à Coland qui fabriquait à ces moments perdus des paniers grossiers avec cette fameuse liane, disait malicieusement par dessus ses lunettes : " Au moins, avec mes paniers, on peut toujours en casser un bout quand on n'a plus rien à fumer».
Gens d'autrefois, étiez vous heureux, malheureux ? Je ne saurai vraiment le dire. Par contre, la moindre chose vous faisait plaisir, vos sourires peuplent ma mémoire. Et puis, vous etiez pauvres avec dignité. Quand ma grand mère Jeanne devint veuve de guerre de 14-18, elle acheta un boeuf et fit des journées de labour. Elle se levait à trois heures du matin, en automne pour se dépêcher de faire son travail avant d'aller faire celui des autres. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre
J'aime à me souvenir des vieux originaux dont les façons curieuses et les bons mots enchantèrent mon enfance. Gène à Oui et son cidre qui sentait la guèpe ; mon oncle Auguste qui labourait tout l'automne pour les voisins à en oublier son propre travail ; Piqual qui partait vendre son foin à Genève et qui ne retrouvait plus son cheval à l'heure du retour ; la Louisa, en pélerinage à Lourdes, qui, n'ayant pas d'autre récipient sous la main pour emporter de l'eau de la grotte, fit toute la procession du Saint Sacrement tenant à la main le pot à toilette de son hôtel ;... Histoires de gens, histoires de bêtes ; le boeuf de Mile à Guiton qui eut l' idée saugrenue (peut-être pas tout seul) de s'enfiler derrière le comptoir de l'hôtel de la Gare à Brecorens et si bien, qu'il fallut démolir le, dit comptoir pour le sortir de là ; la génisse qui emprunta jusqu'au sommet l'escalier à vis du donjon d'Avully, ce qui mobilisa plusieurs hommes toute la journée pour lui faire prendre le chemin inverse ; le mulet à Gêne au Bré qui ingurgita cinquante litres de cidre doux au pressoir, ce dont il se remit fort bien et un peu plus tard la moitié d'un sac d'engrais, ce dont il ne se remit jamais ; le mulet de Marcel Rivollet qui avait pris l'habitude de méditer, la nuit sur le débarcadère de la C.G.N. à Nernier... Et tant, tant d'autres histoires que je vous raconterai peut-être un jour .
 
( La Plaine du Chablais ,Entre lac et montagne - 1983 - Syndicat d'Initiative de Douvaine)