- Village situé à
la frontière franco-suisse, limité sur une bonne partie
de sa longueur par l'Hermance, rivière qui descend des Voirons
et se jette dans le Lac Léman.
- C'était un village
essentiellement agricole, petites exploitations familiales(à
part 3 ou 4 grande fermes) avec une dizaine, voire moins,
de vaches laitières, quelques bœufs de labour, chevaux,
volailles. Le lait partait aux laiteries Réunies à Genève
et les produits fermiers aussi grâce à un accord pour al
zone agricole entourant la Suisse.
- Peu de confort
pour ces familles souvent nombreuses où chacun participait
au travail quotidien. Chaque maison avait un puits et un
bassin avec une pompe et on s'éclairait à la lampe à pétrole.
Les enfants partaient à l'école à pied et en sabots et,
le martin, à tour de rôle, allumaient le poêle à charbon
de la classe ( entre 1900 et 1940).
- Les activités étaient
nombreuses dans ce petit village et les artisans travaillent
dans une ambiance conviviale: une boulangerie, trois épiceries ,
sept cafés, deux ateliers de menuisier-charpentier, un charron,
deux maréchaux-forgerons,, un plombier, un garage, un coiffeur,
des pompiers sans grand moyens mais dévoués.
- Les femmes n'étaient
pas inactives non plus; travaux de la ferme, de la maison,
d'autres étaient laveuses à domicile, repasseuses, cuisinières
dans les fêtes de familles.
- Quelques-unes cultivaient
des légumes, des fruits et allaient les vendre au marché
de Genève ou Thonon en prenant le car ou même à vélo avec
des paniers au guidon.
- L'électricité est
venue vers 1925, l'eau courante plus tard.
- Les enfants étaient
souvent sollicités pour planter les pommes de terre ( cela
faisait quelques sous pour aller à la vogue à la Saint-Georges
le 24 avril), pour garder les bêtes dans les champs, ramasser
le foin et le blé, etc.
- Les distractions
ne manquaient pas, deux fanfares nous donnaient des concerts
et animaient les séances de théâtre (2) souvent dans l'année.
- Un curé , l'abbé
Michel Chevrier venu en 1910 a fondé le patronage St Georges
où garçons et filles (plus tard) ont exercé leur talent
d'artistes. Parti infirmier
volontaire à la guerre de 1914-1918, il était souvent appelé
dans les familles pour les petits malades, il n'y avait
pas d'assurance maladie et le docteur ne venait que pour
les cas graves.
- Des religieuses
sont venues de 1928 à 1948, infirmières parcourant le village
à pied, parfois jusqu'aux Verrières, pour des piqûres: avec
elles, beaucoup de jeunes filles ont appris la couture,
la cuisine, la chorale.
- La guerre qui s'étendait
sur l'Europe a enlevé pendant cinq ans beaucoup de jeunes,
prisonniers an Allemagne et la défaite de la France a changé
notre pays. Les italiens sont venus occuper la zone sud
et nous en avons eu pour surveiller la frontière.
- Avec la Suisse
à côté, ce fut un lieu de passage clandestin pour les juifs
pourchassés et les jeunes qui devaient partir pour le travail
obligatoire en Allemagne.
- En 1943-44, des
habitants ont, au péril de leur vie, aidé ces gens à gagner
la Suisse en traversant la rivière Hermance.
- Pour Joseph Lançon
et François Périllat qui faisaient ces passages, chaque
jour il fallait accompagner des familles entières (vieillards,
adultes et enfants souvent très jeunes, inquiets, angoissé
et fatigués) jusqu' à ces rangées de barbelés qu'il fallait
soulever pour leur permettre de passer. Hélas,
leur dévouement pour ces malheureux , n'était pas toujours
couronné de succès, les douaniers suisses en ont refoulé
et à l'arrivée des allemands en septembre 1943 il a fallu
cesser et en février 1944, nos deux passeurs ont été emmenés
au Pax à Annemasse avec l'abbé Roset de Douvaine, qui était
un maillon de la chaîne de ces convois, puis internés un
mois à Compiègne et ensuite ils sont partis pour l'Allemagne.
- L'abbé Roset est
mort à Pâques 1944 à Bergen-Belsen et Joseph
Lançon et François Perillat sont partis pour
le camp d'Hersbruck pour de durs travaux dans une mine.
La faim et les mauvais traitements ont eu raison de leur
vie et François est mort d'une pneumonie en décembre 1944.
Joseph Lançon avait
fait la guerre de 19414-1918, blessé à l'épaule en 1915
et part en 1916 aux Dardanelles en guerre aussi et
ce fut très dur pour nos soldats là-bas. Épuisé par cette
vie terrible des camps où chaque jour mourraient des hommes
affamés et maltraités, il est mort le 5 mars 1945, laissant
dans sa famille sept enfants encore jeunes et sans maman,
morte en 1937 à 36 ans.
- Ce fut une tristesse
générale dans le village à la nouvelle de ces décès et nos
enfants ne devront pas oublier leur mémoire et leur générosité.
-
- Thérèse NEURY
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- VEIGY-FONCENEX
1939-1945
- UN
VILLAGE FRONTIERE EN GUERRE
- Dans
la première moitié du XXème siècle Veigy-Foncenex était
un petit village frontalier, qui était composé à 90 % de
paysans. Disséminés à travers plusieurs hameaux, ses 750
habitants étaient majoritairement catholiques. Symbole de
la division traditionnelle entre "Blancs" et "Rouges",
les anicroches entre le curé, (l'abbé
CHEVRIER, curé du village depuis 1910) et le maire,
(Jean
TROLLIET, maire du village depuis 1935) animaient
la vie de notre petite communauté. Somme toute, Veigy-Foncenex
ressemblait à bon nombre de villages français de l'époque.
Bon travailleur, le Veigycien vivait heureux entouré de
sa famille et de ses amis. De 1939 à 1945, la Deuxième Guerre
mondiale vint bouleverser l'existence de tout un village,
qui tenta de survivre à la mobilisation, à la défaite, à
l'occupation puis à la libération.
- 1) L' attente de la guerre:
- A la fin
des années 1930, la déclaration de guerre était attendue
avec inquiétude. En son fort intérieur, chacun savait qu'un
conflit était imminent. Peu informés, les Veigyciens n'étaient
pas au courant des événements tragiques secouant l'Europe.
Seules la radio et la presse informaient des villageois
souvent victimes de la censure et de la propagande: la politique
extérieure agressive d'Hitler, les alliances et contre-alliances
passées entre les futurs belligérants, la persécution des
Juifs du Reich, etc. Toutes ces grandes étapes menant à
une guerre prévisible étaient alors inconnues pour le plus
grand nombre. On craignait surtout une guerre avec l'Italie
mussolinienne ; bien que la récupération de l'ancien duché
n'eût jamais figuré dans les revendications territoriales
du fascisme envers la France, les Savoyards redoutaient
des visées annexionnistes sur les deux départements. Par
exemple, en Juillet 1938, à Evian-Les-Bains, à l'initiative
de Roosevelt (alors président des Etats-Unis), se réunirent
les représentants de 32 Etats afin de réfléchir au problème
des réfugiés fuyant l'oppression nazie. Bien qu'elle fût
fortement médiatisée, peu d'Anciens du village se souviennent
de cette conférence internationale, qui pourtant se déroulait
à une cinquantaine de kilomètres de Veigy-Foncenex.
- Malgré cette désinformation,
les Veigyciens pressentaient la catastrophe à venir. Tous
les signes du ciel étaient interprétés en ce sens : une
aurore boréale sur les Voirons, le passage d'une comète...
En 1938, lorsqu'un Zeppelin allemand traversa le ciel de
Veigy-Foncenex avant d'atterrir à Genève, les villageois
pensèrent que la guerre était déclarée.
- Dans les bistrots
du village, après une rude journée de labeur, les hommes
discutaient à bâtons rompus des rares événements connus.
Chacun y allait de son pronostic: pour les uns, Hitler allait
s'assagir et rentrer dans le rang ; pour les autres, "les
Boches" allaient recommencer la boucherie de 1914-1918.
Meurtris par le souvenir de la Grande Guerre, les vétérans
entamaient de longs récits évoquant pêle-mêle les tranchées,
la mort, les fusillades, les grandes batailles... A Verdun,
"nous n'avions qu'un opinel et un flacon de gnôle!
Pour ne pas se faire tuer, on essayait de se cacher où on
pouvait", racontait Léon Pertuiset, un agriculteur
veigycien, qui avait connu l'horreur des tranchées.
- Le 1er septembre
1939, l'invasion de la Pologne par les troupes allemandes
fut le signal tant appréhendé. Galvanisés par les harangues
de leur Führer, les Allemands avaient mis en route un engrenage
qui aboutit nécessairement au conflit armé. Effectivement,
le 3 septembre 1939, la France (Daladier) et la Grande-Bretagne
(Chamberlain) déclaraient la guerre au Reich hitlérien.
- 2) La mobilisation:
- Répercutée depuis
Paris, la nouvelle se répandit rapidement en province. Le
tocsin se mit à sonner dans tous les bourgs chablaisiens,
y compris à Veigy-Foncenex. "La guerre est là!"
criait-on dans les rues. Craignant le départ du père, du
mari, du fiancé, du frère, du cousin, de l'ami, les femmes
pleuraient. Dans tous les foyers, l'ambiance générale était
marquée par la résignation et les déchirements des séparations.
Même s'ils ne manifestaient guère d'enthousiasme à partir
au front, les hommes mobilisés étaient prêts à accomplir
leur devoir de soldats. Figurant en bonne place dans la
bibliothèque de l'école municipale, les manuels scolaires
d'Ernest Lavisse n'apprenaient-ils pas aux enfants qu'il
fallait défendre sa patrie envers et contre tous!
- A Veigy-Foncenex,
la mobilisation s'effectua sans problèmes ; personne ne
déserta, personne ne protesta. D'âges variables, 93 adultes
de sexe masculin furent appelés sous les drapeaux. Certaines
familles furent durement frappées: les deux fils du maréchal-ferrant,
Joseph et Roger Neury, furent enrôlés empêchant la forge
du village de fonctionner normalement durant le conflit.
Plus ou moins acceptée, la guerre était une corvée que chacun
s'efforçait d'accomplir du mieux qu'il pouvait. L'espoir
d'une victoire sans affrontements directs, par recul ou
effondrement intérieur de l'Allemagne, rassurait les plus
récalcitrants. Résignés, les réservistes affluaient vers
les centres de mobilisation. Les réquisitions de véhicules,
hippomobiles ou non, d'animaux de trait et de logements
assuraient à l'armée son équipement et son hébergement.
- Pour de nombreux
villageois, ce fut souvent le début d'une grande aventure
dont ils ne saisissaient pas véritablement le sens. Bien
peu de Veigyciens avaient quitté la ferme qui les avait
vu naître! Dispersés dans toute la France, les mobilisés
prenaient position avec leurs brigades respectives. De l'automne
1939 au printemps 1940, les Veigyciens mobilisés connurent
la "drôle de guerre" qui fut vécue dans l'attente
et la léthargie. En mai 1940, les troupes alpines furent
enfin engagées dans l'expédition de Norvège avant d'être
jetées dans la bataille de France. Le 10 juin 1940, lorsque
l'ltalie entrait en guerre, les armées du Nord et de l'Est
étaient déjà mises en déroute. Dans des conditions climatiques
très dures (froid, brouillard, neige), les soldats français,
italiens et allemands s'affrontaient dans la région Rhône-Alpes.
Après l'Armistice de 1940, les troupes ennemies reculèrent
derrière la ligne de démarcation courant le long du Rhône,
n'occupant en Haute-Savoie que les communes de Chevrier
et de Vulbens, pour interdire l'accès à Bellegarde. En avant
de la ligne d'armistice, les Français évacuaient une zone
démilitarisée de 50 km et le sud-est de la France jusqu'au
Rhône était placé dans la zone d'influence italienne.
- Baptisé "Narvic"
par son frère, Marcel Déturche fut mobilisé, le 24 août
1939. Avec les armées françaises, il traversa toute la France
avant d'embarquer, à Brest, pour le Grand Nord. Lors de
la campagne de Norvège (avril-juin 1940), il combattit sous
les ordres du commandant Paris, né lui aussi à Crevy. "C'était
très dur! On couchait dans la neige..." se rappelle-t-il.
De retour en France, il accosta à Lorient, à Dinard, à Pau
où il s'embarqua sur une barque de pèche avec des morutiers.
En direction de la Rochelle, il débarqua aux Sables-d'Olonne
avant de s'enfuir en voiture jusqu'à Pau. Membre d'un Corps
expéditionnaire allié en déroute, tout son périple fut accompli
la peur au ventre et les mitraillettes sur les bras.
- 3) La vie à l'arrière:
- A l'arrière, la
vie continuait, de plus en plus difficile mais encore bien
supportable. Tant bien que mal, les Veigyciens se pliaient
aux contraintes de la guerre. Déjà précaires avant la guerre,
les conditions de vie étaient bouleversées: réglementation
de l'éclairage, restrictions des communications téléphoniques,
SNCF désorganisée par les trains de permissionnaires ou
les convois militaires, réduction du trafic des bus, etc.
Des pénuries commençaient
à se faire sentir: réquisitionné pour l'armée, la police
ou les hôpitaux, le carburant manquait notamment. En attendant
l'impôt-métal, des contributions spéciales furent mises
en place, dont un impôt sur les chiens qui frappa les esprits.
Ce qui manquait le plus, c'étaient des bras pour l'agriculture.
Ceux qui étaient partis à la guerre faisaient cruellement
défaut même si l'on faisait appel aux enfants des écoles.
Afin de soutenir le moral des civils, les autorités militaires
multipliaient les cérémonies officielles. Entraînés à la
défense passive, les Veigyciens devaient retenir les directives
en cas de bombardements ou de chutes d'avions. En cas de
catastrophe, des équipes furent montées: Marcel Greffier
était chargé du déblaiement, Lucien Mermoux de la lutte
contre les incendies, Henri Décompoix du brancardage des
victimes.
- Malgré les difficultés,
la solidarité qui animait les Veigyciens était touchante,
car profonde et sincère: aides aux mobilisés et à leurs
familles, aux orphelins, aux femmes seules. A l'arrière,
les villageois non mobilisés tentèrent de venir en aide
aux soldats envoyés au front. Le 8 novembre, fut décidée
l'ouverture d'un "ouvroir". Placé sous la direction
de Mme Pichollet, l'institutrice, cet atelier regroupant
les femmes du village produisait des articles de lainage
envoyés aux soldats de la commune. De même, leurs familles
étaient aidées par la municipalité qui leur accordait un
traitement particulier. Ainsi, la femme de John Déturche
put recevoir 300 francs par mois afin de subvenir à ses
besoins.
- 4) La défaite:
- Prévisible, la
défaite fut accueillie avec soulagement à Veigy-Foncenex.
Le 22 juin 1940, la signature de l'armistice ne fut pas
accueillie comme une honteuse capitulation mais comme une
délivrance. Enfin, nos soldats allaient pouvoir revenir
du front et s'extirper d'une guerre dont personne ne voulait.
Le 18 juin 1940, peu de Veigyciens entendirent l'appel du
général de Gaulle, ce dernier n'étant à l'époque pas encore
compris. Le 11 juillet 1940, débutait une démobilisation
qui dura de longs mois. Engagé à 18 ans, Jean Mathieu ne
put regagner ses pénates, il fut tué, dans la Somme, par
un éclat d'obus. Incarcérés en Allemagne, les prisonniers
de guerre ne purent pas rentrer à Veigy-Foncenex. Capturé
par les troupes allemandes le 27 juin 1940, Raymond Greffier
fut, par exemple, emprisonné au Stalag VI F VI G jusqu'à
la Libération.
- 5) Le régime de Vichy:
- A partir du 10 juillet
1940, le gouvernement du Maréchal Pétain rencontra un large
consensus, surtout parmi les anciens combattants de la Première
Guerre mondiale. A Veigy-Foncenex, la Légion fut dirigée
par l'abbé Chevrier, qui regroupait autour de lui tous les
anciens vétérans de 1914-1918. A l'époque, Pétain symbolisait
le vainqueur de la Grande Guerre, celui qui allait surmonter
la honte de la défaite. N'oublions pas que de nombreux Veigyciens
chantaient "Maréchal, nous voilà" au pied du monument
aux morts! Après la cérémonie, Mme Favre, l'institutrice,
fut démise de ses fonctions car elle avait refusé de chanter.
Peu informés, les Français plaçaient tous les espoirs déçus
dans "la Révolution nationale" du régime pétainiste.
- Par patriotisme et traditionalisme,
les Veigyciens répondirent favorablement à l'œuvre de redressement
du Maréchal. On chantait l'hymne au maréchal dans les écoles
et on saluait les couleurs chaque matin. Durant un an, les
chantiers de jeunesse accueillaient les jeunes garçons travaillant
pour reconstruire la France mais aussi pour soutenir l'effort
de guerre allemand. En septembre 1941, des foules en liesse
accueillirent la visite de Pétain, à Annecy. Encore une
fois, il est nécessaire de dire que les vivas et les applaudissements
qui saluèrent cette visite officielle s'adressaient à l'homme
de Verdun et en aucun cas à la politique de collaboration
avec l'ennemi, qu'on ne comprenait pas en Haute-Savoie.
Peu à peu, les Veigyciens devinrent sceptiques voire hostiles
à la politique pro-allemande de Pétain mais surtout de Laval.
Le 16 février 1943, la création du STO (Service du travail
obligatoire en Allemagne) déclencha de vives protestations.
- 6) La vie quotidienne:
- Situé en position frontalière,
Veigy-Foncenex fut un village relativement privilégié. Le
17 janvier 1940, les autorités militaires demandaient l'installation
d'un fil barbelé, le long de la frontière. Peu de temps
après, quatre réseaux de barbelés de deux mètres de hauteur
vinrent compléter le dispositif. Autrefois perméable, la
frontière devenait un glacis difficile à franchir. Douaniers
suisses et français, soldats italiens puis allemands, gendarmes
français patrouillaient afin d'appréhender clandestins et
fraudeurs. Pour un village vivant en symbiose avec Genève,
une telle mesure fut catastrophique, car de nombreux agriculteurs
possédaient des champs en Suisse et les villageois se ravitaillaient
à Genève. Se mirent ainsi en place toutes sortes de combines
destinées à leurrer les autorités: un paquet de sucre dissimulé
dans un corset, du tabac caché dans la selle du vélo, etc.
- A la différence des citadins,
les campagnards ne connurent ni la faim ni la soif. Malgré
les réquisitions et le rationnement, chaque villageois possédait
son petit jardin, où il cultivait les fruits et légumes
indispensables. Lorsque le froid survenait, le bois de chauffe
était coupé dans les forêts avoisinantes. Rappelons
que l'hiver 1942 fut particulièrement rigoureux. Lors des
temps de vache maigre, les réserves s'épuisaient vite. Adeptes
obligés du système D, les Veigyciens mangeaient alors ce
qu'ils pouvaient : une soupe de légumes passée avec de l'eau,
de la viande maigre (lapin, volaille), un petit pain voire
du chat. Pratiquée clandestinement afin d'échapper aux réquisitions,
la journée cochonnaille était l'occasion de manger de la
bonne viande de porc, mets rare à l'époque. Malheureusement,
les champs produisaient peu, car les pénuries de matériel
et de pièces de rechange entravaient les efforts des paysans.
Pour lutter contre certaines pénuries, des produits de substitution
ou ersatz furent mis en place. Par exemple, à Veigy-Nord,
la culture de l'œillette ou du colza permit de remplacer
l'huile.
- Pour répondre à ces maux,
fut instaurée une politique de rationnement des denrées
indispensables. Dès le 23 septembre 1940, les cartes de
pain furent distribuées. Tous les produits de la vie courante
connurent ensuite le même sort (les pâtes, le sucre, le
tabac, le beurre, le vin, etc). Chacun était pourvu d'une
carte de rationnement, à son nom, frappée de la lettre correspondant
à sa catégorie. Pour les principaux produits, des tickets
étaient joints par feuille renouvelables périodiquement.
Chaque mois, les services du ravitaillement fixaient la
quantité de denrée concernée à laquelle chacun de ces tickets
donnait droit. Gérée par la mairie, une paperasserie compliquée
régissait l'ensemble du système. Ces tickets et autres coupons
donnaient simplement le droit d'acheter à condition que
le stock existe, que la distribution se fasse et que le
magasin soit achalandé.
- 7) L'occupation:
- Pour les Veigyciens,
le plus dur à assumer ne fut pas les pénuries mais plutôt
l'occupation du village par les troupes étrangères. Le 11
novembre 1942, les soldats italiens occupaient la Haute-Savoie.
En quelques jours, les Alpini de la 4ème Armata occupaient
toute la région. Chargé de garder la frontière franco-suisse,
un détachement s'installa à Veigy-Foncenex. A Foncenex,
ils réquisitionnèrent la maison occupée actuellement par
la famille Démolis; à Veigy, ils occupèrent la maison Moriaud
avec deux SS. Les voisins se souviennent encore de leurs
chants résonnant à travers tout le hameau. Le soir de Noël
1942, les Italiens décidèrent d'aller assister à la messe
de minuit. Furieux, l'abbé Chevrier ne les autorisa à entrer
que s'ils posaient leurs armes à l'entrée de l'église. De
caractère peu belliqueux, ces soldats souvent âgés n'étaient
pas pris au sérieux par la population villageoise. Simone
Belluard se souvient qu'un des enfants de la ferme s'était
un jour moqué du béret porté fièrement par un garde italien.
Non conscient du danger, il planta une plume dans une bouse
en comparant le fier soldat au dit excrément. Fort heureusement,
l'Italien fit comme s'il n'avait rien vu ni entendu. Si
quelqu'un ne respectait pas le couvre-feu de 19 heures,
les transalpins pouvaient se montrer violents et mettre
au pas les plus récalcitrants.
- En septembre 1943, la
capitulation italienne vit le débarquement des Allemands
à Veigy-Foncenex. En plein village, une Kommendatur s'installa
dans le café Pochat, des Allemands et des Polonais y logeaient.
Après avoir été un temps occupé par les Italiens,
le château de Veigy-Foncenex fut également réquisitionné
par les Allemands. Fortement armés et accompagnés de chiens
féroces, ces derniers établirent un régime de terreur dans
le village. Celui qui ne respectait pas les règles ou osait
résister s'exposait à de lourdes sanctions comme la bastonnade,
l'emprisonnement ou pire la déportation. Surveillés, les
élus municipaux devaient signer chaque jour un registre
à la mairie afin d'attester leur présence. Lorsqu' Aimé
Dujoux rejoignit le maquis savoyard après être passé en
Suisse, les "Boches" menacèrent de mettre à feu
et à sang le centre du village. A la Libération, la plupart
se réfugièrent en Suisse afin d'éviter d'inévitables représailles.
Certains se souviennent encore du départ rocambolesque des
deux fouilleuses allemandes retroussant leurs jupons et
courant à travers champs pour gagner l'autre côté de la
frontière.
- 8) La Résistance:
- Au risque de leur vie,
quelques Veigyciens eurent le courage de dire non. Des couches
de plus en plus larges de la population se détournaient
de la propagande de l'Etat français, pour écouter le général
de Gaulle qui, à la radio de Londres, les exhortait à la
résistance. Passer un Juif en Suisse, aider un réfractaire
au STO (Service du travail obligatoire), diffuser un journal
clandestin, insulter un soldat, diffuser une information
aux résistants, rejoindre le maquis, etc... tous ces gestes,
des plus anodins aux plus braves, étaient des actes de résistance
en soi.
- Dirigeant un garage en
Suisse, le père de Michel Marmoud eut des contacts avec
Robert Lacoste, qui lui donna des documents secrets à passer
par-dessus la frontière. Réceptionnant des armes parachutées
par les Alliés, des Veigyciens les dissimulèrent en prévision
de la Libération. Après être clandestinement passé en Suisse,
Aimé Dujoux s'engagea dans les Francs Tireurs et Partisans
(FTP). Enrôlé dans le maquis d'Abondance, il rejoignit la
compagnie 93/21 placée sous les ordres du commandant Cyrille
Lazard, participa à la libération de Thonon, Evian, Saint-Gingolph,
puis libéra les vallées alpines. Ne se considérant pas comme
des héros, ces résistants agirent par devoir. N'étant pas
le fait de tous, leur engagement n'en est que plus singulier.
- 10) Les passages:
- Je voudrais m'arrêter
sur ce que l'on appelait la filière douvainoise qui fut
le fait de quelques Douvainois et de quelques Veigyciens.
Membres de mouvements de résistance, les frères Miguet,
étudiants de médecine à Lyon, apportèrent au curé de Douvaine
les premiers numéros de Témoignage Chrétien, un journal
catholique. Prêtre depuis 1926, l'abbé Jean Rosay y lut
les récits des déportations et des massacres débutant en
Europe de l'Est. Après les grandes rafles de1942, il
fut ému du sort des Juifs opprimés par les nazis. Depuis
la cure de Douvaine, fut rapidement mise en place une structure
d'accueil et de passage en Suisse. Au risque de leur vie,
les personnes chargées de convoyer les réfugiés jusqu'à
Douvaine venaient aussi bien de la CIMADE (protestants),
de l'Amitié chrétienne (catholiques) ou de l'OSE (juifs).
- Du fait de sa position
frontalière, Veigy-Foncenex fut la dernière étape avant
le grand passage. A partir de septembre 1942, arrivés par
le bus, les fuyards étaient accueillis par l'abbé Chevrier
qui les logeait et les confiait aux passeurs du village.
Connaissant parfaitement la topographie des lieux, deux
agriculteurs, Joseph
Lançon et François Périllat, assuraient gratuitement
le franchissement clandestin de la frontière. Possédant
une maison à Crevy, Louis Rossier aida les deux passeurs
dans leur tâche. Plus d'un millier de fugitifs (Juifs, réfractaires
au STO, résistants) passèrent ainsi clandestinement par
les près et les bois de Veigy vers l'Hermance, afin de gagner
subrepticement la Suisse voisine. A la tombée de la nuit,
jusqu'à 12 personnes arrivaient à la Planche, la ferme des
Lançon. Après les avoir emmenés à Crevy, Joseph passait
le premier, longeait les barbelés, guettait une éventuelle
patrouille puis revenait vers les fourrés où sa fille l'attendait
avec les personnes à passer. Toute la famille était mobilisée
pour porter les bagages et guider ces gens à l'endroit du
passage, qu'il fallait changer de temps en temps.
- Dès septembre 1943, au
courant des activités clandestines de la famille Lançon,
les Allemands surveillaient leurs moindres faits et gestes
aidés par quelques collaborateurs. Le 5 octobre 1943, Thérèse,
l'aînée de la famille, fut incarcérée à l'hôtel Pax d'Annemasse,
qui servait de siège à la Gestapo. Durant trois longues
semaines, elle fut questionnée sur les activités de son
père, qui se cachait dans les bois. Après sa libération,
trop dangereux, les passages furent stoppés. Le 10 février
1944, les Allemands encerclèrent la Planche avant de la
mettre à sac. Grâce à un délateur du village, ils arrêtèrent
Joseph Lançon, François Périllat, l'abbé Rosay et le père
Figuet, directeur de l'orphelinat de Douvaine. Après un
passage au Pax où ils furent torturés, ils furent déportés
à Compiègne puis à Hersbrück. Situé en Bavière, Hersbrück
était un camp de travail, où les prisonniers travaillaient
à construire une usine souterraine d'aviation. Surveillés
par des tortionnaires appelés des kapos, les détenus étaient
fréquemment maltraités et humiliés. A bout de forces François
Périllat y décéda en décembre 1944 d'une pneumonie, Joseph
Lançon en mars 1945. En récompense de leur courage, Joseph,
François et Thérèse reçurent la médaille des Justes décernée
par l'institut Yad Vashem aux personnes ayant secouru le
peuple juif durant la Deuxième Guerre mondiale.
- 11) La libération:
- A Veigy-Foncenex, en
1944, la Libération fut le temps de la joie et des règlements
de compte. Après avoir libéré Evian, Saint-Gingolf, Thonon,
Machilly, Saint-Cergues ou Loisin, les FFI (Forces françaises
de l'intérieur) occupèrent le château de Veigy. Tentant
de gagner la Suisse en vélo ou à pied, les Allemands fuyaient
les représailles éventuelles. A Foncenex, un chef SS se
réfugia au sommet d'un chêne afin d'échapper aux résistants
et aux douaniers suisses qui le pistaient. Ceux qui étaient
accusés de collaboration étaient inquiétés, ceux qui avaient
résisté étaient glorifiés. Oubliant
toute la complexité de temps troublés, la France se scindait
en deux camps bien distincts : les héros et les salauds.
Sous les platanes, une grande fête fut organisée pour célébrer
une victoire tant attendue. On buvait, mangeait, dansait
et chantait à la gloire du général de Gaulle. Refusant
de prendre part aux festivités, certaines familles rongées
par l'inquiétude attendaient le retour de leurs proches:
prisonniers, mobilisés ou déportés. Furieux un veigycien
brûla la guérite où officiaient les Allemands.
-
- Laurent
Neury, chercheur IUHEI
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