PROGRAMME de la JOURNEE du 19 juin 2004
09 heures 30 :
Parcours inaugural du chemin, les enfants défilent avec leurs drapeaux qu’ils plantent tout au long du chemin,jusqu’au mémorial (Moulin à canard)
RENDEZ VOUS à la Ferme Burkhardt
11 heures :   
Rassemblement au Château de Crevy 
                       -Spectacle souvenir par les enfants ( danses, chants, textes lus)
                       -Discours officiels  et vin d’honneur offert par la mairie
12 heures 30 :
Repas organisé par l’APEV
14 heures 30 :
Jeux et ballades à dos d’âne organisés par l’APEV
Chemin(s) de traverse(s), chemin(s) de liberté(s) : un travail pédagogique.
     La volonté des enseignants est de montrer à travers ce travail de mémoire active l'interaction entre des réalités locales fortes et leur caractère universel.
     Tout au long de l'année, un travail de collecte de témoignages, un travail de lecture d'images, de films, de livres a permis  aux enfants de se nourrir de cette période noire de notre histoire. Mais aussi d'appréhender les réalités diverses de la résistance.
     Nous avons voulu privilégier, au delà de l'exemplarité locale, des valeurs non-violentes et montrer que ces valeurs profondément humanistes portées par des personnes comme F. Périllat, J. Lançon, T. Neury et tant d'autres sont toujours d'actualité.
     A ce travail de mémoire indispensable, les enfants réalisent une exposition qui sera ouverte au public, exposition retraçant les faits marquants grands ou moins grands, internationaux et locaux de cette tranche de notre histoire commune. Cette exposition se fait en collaboration avec le Musée départemental de la Résistance de Bonneville, la FNIRDP et l'exposition " Chemins de Passage ".
     Pour marquer durablement cet anniversaire, et, au delà, pour que cette histoire ne s'efface pas nous avons voulu à travers ce projet lui donner une dimension durable avec la réalisation  d'une œuvre sur les chemins mêmes  qui ont permis à tant de personnes juives pour l'essentiel mais aussi jeunes réfractaires au STO de fuir l'horreur nazie.
     Cette réalisation se fera en collaboration d'un plasticien, Alain Guichardot, : chemin jalonné de bornes qui témoigneront de cette histoire et des biographies de ses principaux acteurs, chemin qui se terminera par un passage marquée par une sculpture réalisée avec les enfants, sculpture qui symbolisera de façon duale l'horreur mais aussi les espoirs d'un monde sans haine.
     L'inauguration de ce chemin sera l'occasion d'un spectacle -souvenir que nous voulons placer, cette année, pour la fête de l'école le 19 juin.      Spectacle qui témoignera de cette époque : chants, danses, textes lus, etc...
     Le chemin sera balisé lors de cette journée par  plus de 150 drapeaux abstraits réalisés par les enfants, en collaboration avec un autre plasticien Luc Thorens, qui se veulent symboliser les mille couleurs d'espoirs que nous voulons pour le monde de demain.
                                                           Les enseignants de l'école F. Périllat
Témoignage:
VEIGY-FONCENEX, un village frontalier
     Village situé à la frontière franco-suisse, limité sur une bonne partie de sa longueur par l'Hermance, rivière qui descend des Voirons et se jette dans le Lac Léman.
     C'était un village essentiellement agricole, petites exploitations familiales(à part 3 ou 4 grande fermes) avec une dizaine, voire moins, de vaches laitières, quelques bœufs de labour, chevaux, volailles. Le lait partait aux laiteries Réunies à Genève et les produits fermiers aussi grâce à un accord pour al zone agricole entourant la Suisse.
     Peu de confort pour ces familles souvent nombreuses où chacun participait au travail quotidien. Chaque maison avait un puits et un bassin avec une pompe et on s'éclairait à la lampe à pétrole. Les enfants partaient à l'école à pied et en sabots et, le martin, à tour de rôle, allumaient le poêle à charbon de la classe ( entre 1900 et 1940).
     Les activités étaient nombreuses dans ce petit village et les artisans travaillent dans une ambiance conviviale: une boulangerie, trois épiceries , sept cafés, deux ateliers de menuisier-charpentier, un charron, deux maréchaux-forgerons,, un plombier, un garage, un coiffeur, des pompiers sans grand moyens mais dévoués.
     Les femmes n'étaient pas inactives non plus; travaux de la ferme, de la maison, d'autres étaient laveuses à domicile, repasseuses, cuisinières dans les fêtes de familles.
     Quelques-unes cultivaient des légumes, des fruits et allaient les vendre au marché de Genève ou Thonon en prenant le car ou même à vélo avec des paniers au guidon.
     L'électricité est venue vers 1925, l'eau courante plus tard.
     Les enfants étaient souvent sollicités pour planter les pommes de terre ( cela faisait quelques sous pour aller à la vogue à la Saint-Georges le 24 avril), pour garder les bêtes dans les champs, ramasser le foin et le blé, etc.
     Les distractions ne manquaient pas, deux fanfares nous donnaient des concerts et animaient les séances de théâtre (2) souvent dans l'année.
     Un curé , l'abbé Michel Chevrier venu en 1910 a fondé le patronage St Georges où garçons et filles (plus tard) ont exercé leur talent d'artistes.      Parti infirmier volontaire à la guerre de 1914-1918, il était souvent appelé dans les familles pour les petits malades, il n'y avait pas d'assurance maladie et le docteur ne venait que pour les cas graves.
     Des religieuses sont venues de 1928 à 1948, infirmières parcourant le village à pied, parfois jusqu'aux Verrières, pour des piqûres: avec elles, beaucoup de jeunes filles ont appris la couture, la cuisine, la chorale.
     La guerre qui s'étendait sur l'Europe a enlevé pendant cinq ans beaucoup de jeunes, prisonniers an Allemagne et la défaite de la France a changé notre pays. Les italiens sont venus occuper la zone sud et nous en avons eu pour surveiller la frontière.
     Avec la Suisse à côté, ce fut un lieu de passage clandestin pour les juifs pourchassés et les jeunes qui devaient partir pour le travail obligatoire en Allemagne.
     En 1943-44, des habitants ont, au péril de leur vie, aidé ces gens à gagner la Suisse en traversant la rivière Hermance.
     Pour Joseph Lançon et François Périllat qui faisaient ces passages, chaque jour il fallait accompagner des familles entières (vieillards, adultes et enfants souvent très jeunes, inquiets, angoissé et fatigués) jusqu' à ces rangées de barbelés qu'il fallait soulever pour leur permettre de passer.      Hélas, leur dévouement pour ces malheureux , n'était pas toujours couronné de succès, les douaniers suisses en ont refoulé et à l'arrivée des allemands en septembre 1943 il a fallu cesser et en février 1944, nos deux passeurs ont été emmenés au Pax à Annemasse avec l'abbé Roset de Douvaine, qui était un maillon de la chaîne de ces convois, puis internés un mois à Compiègne et ensuite ils sont partis pour  l'Allemagne.
     L'abbé Roset est mort à Pâques 1944 à Bergen-Belsen et Joseph Lançon et François Perillat sont partis pour le camp d'Hersbruck pour de durs travaux dans une mine. La faim et les mauvais traitements ont eu raison de leur vie et François est mort d'une pneumonie en décembre 1944.      Joseph Lançon avait fait la guerre de 19414-1918, blessé à l'épaule en 1915 et  part en 1916 aux Dardanelles en guerre aussi et ce fut très dur pour nos soldats là-bas. Épuisé par cette vie terrible des camps où chaque jour mourraient des hommes affamés et maltraités, il est mort le 5 mars 1945, laissant dans sa famille sept enfants encore jeunes et sans maman, morte en 1937 à 36 ans.
     Ce fut une tristesse générale dans le village à la nouvelle de ces décès et nos enfants ne devront pas oublier leur mémoire et leur générosité.
 
Thérèse NEURY
VEIGY-FONCENEX 1939-1945
UN VILLAGE FRONTIERE EN GUERRE
        Dans la première moitié du XXème siècle Veigy-Foncenex était un petit village frontalier, qui était composé à 90 % de paysans. Disséminés à travers plusieurs hameaux, ses 750 habitants étaient majoritairement catholiques. Symbole de la division traditionnelle entre "Blancs" et "Rouges", les anicroches entre le curé, (l'abbé CHEVRIER, curé du village depuis 1910) et le maire, (Jean TROLLIET, maire du village depuis 1935) animaient la vie de notre petite communauté. Somme toute, Veigy-Foncenex ressemblait à bon nombre de villages français de l'époque. Bon travailleur, le Veigycien vivait heureux entouré de sa famille et de ses amis. De 1939 à 1945, la Deuxième Guerre mondiale vint bouleverser l'existence de tout un village, qui tenta de survivre à la mobilisation, à la défaite, à l'occupation puis à la libération.
1) L' attente de la guerre:
      A la fin des années 1930, la déclaration de guerre était attendue avec inquiétude. En son fort intérieur, chacun savait qu'un conflit était imminent. Peu informés, les Veigyciens n'étaient pas au courant des événements tragiques secouant l'Europe. Seules la radio et la presse informaient des villageois souvent victimes de la censure et de la propagande: la politique extérieure agressive d'Hitler, les alliances et contre-alliances passées entre les futurs belligérants, la persécution des Juifs du Reich, etc. Toutes ces grandes étapes menant à une guerre prévisible étaient alors inconnues pour le plus grand nombre. On craignait surtout une guerre avec l'Italie mussolinienne ; bien que la récupération de l'ancien duché n'eût jamais figuré dans les revendications territoriales du fascisme envers la France, les Savoyards redoutaient des visées annexionnistes sur les deux départements. Par exemple, en Juillet 1938, à Evian-Les-Bains, à l'initiative de Roosevelt (alors président des Etats-Unis), se réunirent les représentants de 32 Etats afin de réfléchir au problème des réfugiés fuyant l'oppression nazie. Bien qu'elle fût fortement médiatisée, peu d'Anciens du village se souviennent de cette conférence internationale, qui pourtant se déroulait à une cinquantaine de kilomètres de Veigy-Foncenex.
     Malgré cette désinformation, les Veigyciens pressentaient la catastrophe à venir. Tous les signes du ciel étaient interprétés en ce sens : une aurore boréale sur les Voirons, le passage d'une comète... En 1938, lorsqu'un Zeppelin allemand traversa le ciel de Veigy-Foncenex avant d'atterrir à Genève, les villageois pensèrent que la guerre était déclarée.
     Dans les bistrots du village, après une rude journée de labeur, les hommes discutaient à bâtons rompus des rares événements connus. Chacun y allait de son pronostic: pour les uns, Hitler allait s'assagir et rentrer dans le rang ; pour les autres, "les Boches" allaient recommencer la boucherie de 1914-1918. Meurtris par le souvenir de la Grande Guerre, les vétérans entamaient de longs récits évoquant pêle-mêle les tranchées, la mort, les fusillades, les grandes batailles... A Verdun, "nous n'avions qu'un opinel et un flacon de gnôle! Pour ne pas se faire tuer, on essayait de se cacher où on pouvait", racontait Léon Pertuiset, un agriculteur veigycien, qui avait connu l'horreur des tranchées.
     Le 1er septembre 1939, l'invasion de la Pologne par les troupes allemandes fut le signal tant appréhendé. Galvanisés par les harangues de leur Führer, les Allemands avaient mis en route un engrenage qui aboutit nécessairement au conflit armé. Effectivement, le 3 septembre 1939, la France (Daladier) et la Grande-Bretagne (Chamberlain) déclaraient la guerre au Reich hitlérien.
2) La mobilisation:
     Répercutée depuis Paris, la nouvelle se répandit rapidement en province. Le tocsin se mit à sonner dans tous les bourgs chablaisiens, y compris à Veigy-Foncenex. "La guerre est là!" criait-on dans les rues. Craignant le départ du père, du mari, du fiancé, du frère, du cousin, de l'ami, les femmes pleuraient. Dans tous les foyers, l'ambiance générale était marquée par la résignation et les déchirements des séparations. Même s'ils ne manifestaient guère d'enthousiasme à partir au front, les hommes mobilisés étaient prêts à accomplir leur devoir de soldats. Figurant en bonne place dans la bibliothèque de l'école municipale, les manuels scolaires d'Ernest Lavisse n'apprenaient-ils pas aux enfants qu'il fallait défendre sa patrie envers et contre tous!
     A Veigy-Foncenex, la mobilisation s'effectua sans problèmes ; personne ne déserta, personne ne protesta. D'âges variables, 93 adultes de sexe masculin furent appelés sous les drapeaux. Certaines familles furent durement frappées: les deux fils du maréchal-ferrant, Joseph et Roger Neury, furent enrôlés empêchant la forge du village de fonctionner normalement durant le conflit. Plus ou moins acceptée, la guerre était une corvée que chacun s'efforçait d'accomplir du mieux qu'il pouvait. L'espoir d'une victoire sans affrontements directs, par recul ou effondrement intérieur de l'Allemagne, rassurait les plus récalcitrants. Résignés, les réservistes affluaient vers les centres de mobilisation. Les réquisitions de véhicules, hippomobiles ou non, d'animaux de trait et de logements assuraient à l'armée son équipement et son hébergement.
     Pour de nombreux villageois, ce fut souvent le début d'une grande aventure dont ils ne saisissaient pas véritablement le sens. Bien peu de Veigyciens avaient quitté la ferme qui les avait vu naître! Dispersés dans toute la France, les mobilisés prenaient position avec leurs brigades respectives. De l'automne 1939 au printemps 1940, les Veigyciens mobilisés connurent la "drôle de guerre" qui fut vécue dans l'attente et la léthargie. En mai 1940, les troupes alpines furent enfin engagées dans l'expédition de Norvège avant d'être jetées dans la bataille de France. Le 10 juin 1940, lorsque l'ltalie entrait en guerre, les armées du Nord et de l'Est étaient déjà mises en déroute. Dans des conditions climatiques très dures (froid, brouillard, neige), les soldats français, italiens et allemands s'affrontaient dans la région Rhône-Alpes. Après l'Armistice de 1940, les troupes ennemies reculèrent derrière la ligne de démarcation courant le long du Rhône, n'occupant en Haute-Savoie que les communes de Chevrier et de Vulbens, pour interdire l'accès à Bellegarde. En avant de la ligne d'armistice, les Français évacuaient une zone démilitarisée de 50 km et le sud-est de la France  jusqu'au Rhône était placé dans la zone d'influence italienne.
     Baptisé "Narvic" par son frère, Marcel Déturche fut mobilisé, le 24 août 1939. Avec les armées françaises, il traversa toute la France avant d'embarquer, à Brest, pour le Grand Nord. Lors de la campagne de Norvège (avril-juin 1940), il combattit sous les ordres du commandant Paris, né lui aussi à Crevy. "C'était très dur! On couchait dans la neige..." se rappelle-t-il. De retour en France, il accosta à Lorient, à Dinard, à Pau où il s'embarqua sur une barque de pèche avec des morutiers. En direction de la Rochelle, il débarqua aux Sables-d'Olonne avant de s'enfuir en voiture jusqu'à Pau. Membre d'un Corps expéditionnaire allié en déroute, tout son périple fut accompli la peur au ventre et les mitraillettes sur les bras.
3) La vie à l'arrière:
     A l'arrière, la vie continuait, de plus en plus difficile mais encore bien supportable. Tant bien que mal, les Veigyciens se pliaient aux contraintes de la guerre. Déjà précaires avant la guerre, les conditions de vie étaient bouleversées: réglementation de l'éclairage, restrictions des communications téléphoniques, SNCF désorganisée par les trains de permissionnaires ou les convois militaires, réduction du trafic des bus, etc.      Des pénuries commençaient à se faire sentir: réquisitionné pour l'armée, la police ou les hôpitaux, le carburant manquait notamment. En attendant l'impôt-métal, des contributions spéciales furent mises en place, dont un impôt sur les chiens qui frappa les esprits. Ce qui manquait le plus, c'étaient des bras pour l'agriculture. Ceux qui étaient partis à la guerre faisaient cruellement défaut même si l'on faisait appel aux enfants des écoles. Afin de soutenir le moral des civils, les autorités militaires multipliaient les cérémonies officielles. Entraînés à la défense passive, les Veigyciens devaient retenir les directives en cas de bombardements ou de chutes d'avions. En cas de catastrophe, des équipes furent montées: Marcel Greffier était chargé du déblaiement, Lucien Mermoux de la lutte contre les incendies, Henri Décompoix du brancardage des victimes.
     Malgré les difficultés, la solidarité qui animait les Veigyciens était touchante, car profonde et sincère: aides aux mobilisés et à leurs familles, aux orphelins, aux femmes seules. A l'arrière, les villageois non mobilisés tentèrent de venir en aide aux soldats envoyés au front. Le 8 novembre, fut décidée l'ouverture d'un "ouvroir". Placé sous la direction de Mme Pichollet, l'institutrice, cet atelier regroupant les femmes du village produisait des articles de lainage envoyés aux soldats de la commune. De même, leurs familles étaient aidées par la municipalité qui leur accordait un traitement particulier. Ainsi, la femme de John Déturche put recevoir 300 francs par mois afin de subvenir à ses besoins.
4) La défaite:
     Prévisible, la défaite fut accueillie avec soulagement à Veigy-Foncenex. Le 22 juin 1940, la signature de l'armistice ne fut pas accueillie comme une honteuse capitulation mais comme une délivrance. Enfin, nos soldats allaient pouvoir revenir du front et s'extirper d'une guerre dont personne ne voulait. Le 18 juin 1940, peu de Veigyciens entendirent l'appel du général de Gaulle, ce dernier n'étant à l'époque pas encore compris. Le 11 juillet 1940, débutait une démobilisation qui dura de longs mois. Engagé à 18 ans, Jean Mathieu ne put regagner ses pénates, il fut tué, dans la Somme, par un éclat d'obus. Incarcérés en Allemagne, les prisonniers de guerre ne purent pas rentrer à Veigy-Foncenex. Capturé par les troupes allemandes le 27 juin 1940, Raymond Greffier fut, par exemple, emprisonné au Stalag VI F VI G jusqu'à la Libération.
5) Le régime de Vichy:
    A partir du 10 juillet 1940, le gouvernement du Maréchal Pétain rencontra un large consensus, surtout parmi les anciens combattants de la Première Guerre mondiale. A Veigy-Foncenex, la Légion fut dirigée par l'abbé Chevrier, qui regroupait autour de lui tous les anciens vétérans de 1914-1918. A l'époque, Pétain symbolisait le vainqueur de la Grande Guerre, celui qui allait surmonter la honte de la défaite. N'oublions pas que de nombreux Veigyciens chantaient "Maréchal, nous voilà" au pied du monument aux morts! Après la cérémonie, Mme Favre, l'institutrice, fut démise de ses fonctions car elle avait refusé de chanter. Peu informés, les Français plaçaient tous les espoirs déçus dans "la Révolution nationale" du régime pétainiste.
    Par patriotisme et traditionalisme, les Veigyciens répondirent favorablement à l'œuvre de redressement du Maréchal. On chantait l'hymne au maréchal dans les écoles et on saluait les couleurs chaque matin. Durant un an, les chantiers de jeunesse accueillaient les jeunes garçons travaillant pour reconstruire la France mais aussi pour soutenir l'effort de guerre allemand. En septembre 1941, des foules en liesse accueillirent la visite de Pétain, à Annecy. Encore une fois, il est nécessaire de dire que les vivas et les applaudissements qui saluèrent cette visite officielle s'adressaient à l'homme de Verdun et en aucun cas à la politique de collaboration avec l'ennemi, qu'on ne comprenait pas en Haute-Savoie. Peu à peu, les Veigyciens devinrent sceptiques voire hostiles à la politique pro-allemande de Pétain mais surtout de Laval. Le 16 février 1943, la création du STO (Service du travail obligatoire en Allemagne) déclencha de vives protestations.
6) La vie quotidienne:
    Situé en position frontalière, Veigy-Foncenex fut un village relativement privilégié. Le 17 janvier 1940, les autorités militaires demandaient l'installation d'un fil barbelé, le long de la frontière. Peu de temps après, quatre réseaux de barbelés de deux mètres de hauteur vinrent compléter le dispositif. Autrefois perméable, la frontière devenait un glacis difficile à franchir. Douaniers suisses et français, soldats italiens puis allemands, gendarmes français patrouillaient afin d'appréhender clandestins et fraudeurs. Pour un village vivant en symbiose avec Genève, une telle mesure fut catastrophique, car de nombreux agriculteurs possédaient des champs en Suisse et les villageois se ravitaillaient à Genève. Se mirent ainsi en place toutes sortes de combines destinées à leurrer les autorités: un paquet de sucre dissimulé dans un corset, du tabac caché dans la selle du vélo, etc.
    A la différence des citadins, les campagnards ne connurent ni la faim ni la soif. Malgré les réquisitions et le rationnement, chaque villageois possédait son petit jardin, où il cultivait les fruits et légumes indispensables. Lorsque le froid survenait, le bois de chauffe était coupé dans les forêts avoisinantes. Rappelons que l'hiver 1942 fut particulièrement rigoureux. Lors des temps de vache maigre, les réserves s'épuisaient vite. Adeptes obligés du système D, les Veigyciens mangeaient alors ce qu'ils pouvaient : une soupe de légumes passée avec de l'eau, de la viande maigre (lapin, volaille), un petit pain voire du chat. Pratiquée clandestinement afin d'échapper aux réquisitions, la journée cochonnaille était l'occasion de manger de la bonne viande de porc, mets rare à l'époque. Malheureusement, les champs produisaient peu, car les pénuries de matériel et de pièces de rechange entravaient les efforts des paysans. Pour lutter contre certaines pénuries, des produits de substitution ou ersatz furent mis en place. Par exemple, à Veigy-Nord, la culture de l'œillette ou du colza permit de remplacer l'huile.
    Pour répondre à ces maux, fut instaurée une politique de rationnement des denrées indispensables. Dès le 23 septembre 1940, les cartes de pain furent distribuées. Tous les produits de la vie courante connurent ensuite le même sort (les pâtes, le sucre, le tabac, le beurre, le vin, etc). Chacun était pourvu d'une carte de rationnement, à son nom, frappée de la lettre correspondant à sa catégorie. Pour les principaux produits, des tickets étaient joints par feuille renouvelables périodiquement. Chaque mois, les services du ravitaillement fixaient la quantité de denrée concernée à laquelle chacun de ces tickets donnait droit. Gérée par la mairie, une paperasserie compliquée régissait l'ensemble du système. Ces tickets et autres coupons donnaient simplement le droit d'acheter à condition que le stock existe, que la distribution se fasse et que le magasin soit achalandé.
7) L'occupation:
    Pour les Veigyciens, le plus dur à assumer ne fut pas les pénuries mais plutôt l'occupation du village par les troupes étrangères. Le 11 novembre 1942, les soldats italiens occupaient la Haute-Savoie. En quelques jours, les Alpini de la 4ème Armata occupaient toute la région. Chargé de garder la frontière franco-suisse, un détachement s'installa à Veigy-Foncenex. A Foncenex, ils réquisitionnèrent la maison occupée actuellement par la famille Démolis; à Veigy, ils occupèrent la maison Moriaud avec deux SS. Les voisins se souviennent encore de leurs chants résonnant à travers tout le hameau. Le soir de Noël 1942, les Italiens décidèrent d'aller assister à la messe de minuit. Furieux, l'abbé Chevrier ne les autorisa à entrer que s'ils posaient leurs armes à l'entrée de l'église. De caractère peu belliqueux, ces soldats souvent âgés n'étaient pas pris au sérieux par la population villageoise. Simone Belluard se souvient qu'un des enfants de la ferme s'était un jour moqué du béret porté fièrement par un garde italien. Non conscient du danger, il planta une plume dans une bouse en comparant le fier soldat au dit excrément. Fort heureusement, l'Italien fit comme s'il n'avait rien vu ni entendu. Si quelqu'un ne respectait pas le couvre-feu de 19 heures, les transalpins pouvaient se montrer violents et mettre au pas les plus récalcitrants.
    En septembre 1943, la capitulation italienne vit le débarquement des Allemands à Veigy-Foncenex. En plein village, une Kommendatur s'installa dans le café Pochat, des Allemands et des Polonais y logeaient. Après avoir été un  temps occupé par les Italiens, le château de Veigy-Foncenex fut également réquisitionné par les Allemands. Fortement armés et accompagnés de chiens féroces, ces derniers établirent un régime de terreur dans le village. Celui qui ne respectait pas les règles ou osait résister s'exposait à de lourdes sanctions comme la bastonnade, l'emprisonnement ou pire la déportation. Surveillés, les élus municipaux devaient signer chaque jour un registre à la mairie afin d'attester leur présence. Lorsqu' Aimé Dujoux rejoignit le maquis savoyard après être passé en Suisse, les "Boches" menacèrent de mettre à feu et à sang le centre du village. A la Libération, la plupart se réfugièrent en Suisse afin d'éviter d'inévitables représailles. Certains se souviennent encore du départ rocambolesque des deux fouilleuses allemandes retroussant leurs jupons et courant à travers champs pour gagner l'autre côté de la frontière.
8) La Résistance:
    Au risque de leur vie, quelques Veigyciens eurent le courage de dire non. Des couches de plus en plus larges de la population se détournaient de la propagande de l'Etat français, pour écouter le général de Gaulle qui, à la radio de Londres, les exhortait à la résistance. Passer un Juif en Suisse, aider un réfractaire au STO (Service du travail obligatoire), diffuser un journal clandestin, insulter un soldat, diffuser une information aux résistants, rejoindre le maquis, etc... tous ces gestes, des plus anodins aux plus braves, étaient des actes de résistance en soi.
    Dirigeant un garage en Suisse, le père de Michel Marmoud eut des contacts avec Robert Lacoste, qui lui donna des documents secrets à passer par-dessus la frontière. Réceptionnant des armes parachutées par les Alliés, des Veigyciens les dissimulèrent en prévision de la Libération. Après être clandestinement passé en Suisse, Aimé Dujoux s'engagea dans les Francs Tireurs et Partisans (FTP). Enrôlé dans le maquis d'Abondance, il rejoignit la compagnie 93/21 placée sous les ordres du commandant Cyrille Lazard, participa à la libération de Thonon, Evian, Saint-Gingolph, puis libéra les vallées alpines. Ne se considérant pas comme des héros, ces résistants agirent par devoir. N'étant pas le fait de tous, leur engagement n'en est que plus singulier.
10) Les passages:
    Je voudrais m'arrêter sur ce que l'on appelait la filière douvainoise qui fut le fait de quelques Douvainois et de quelques Veigyciens. Membres de mouvements de résistance, les frères Miguet, étudiants de médecine à Lyon, apportèrent au curé de Douvaine les premiers numéros de Témoignage Chrétien, un journal catholique. Prêtre depuis 1926, l'abbé Jean Rosay y lut les récits des déportations et des massacres débutant en Europe de l'Est. Après les grandes rafles de1942,  il fut ému du sort des Juifs opprimés par les nazis. Depuis la cure de Douvaine, fut rapidement mise en place une structure d'accueil et de passage en Suisse. Au risque de leur vie, les personnes chargées de convoyer les réfugiés jusqu'à Douvaine venaient aussi bien de la CIMADE (protestants), de l'Amitié chrétienne (catholiques) ou de l'OSE (juifs).
    Du fait de sa position frontalière, Veigy-Foncenex fut la dernière étape avant le grand passage. A partir de septembre 1942, arrivés par le bus, les fuyards étaient accueillis par l'abbé Chevrier qui les logeait et les confiait aux passeurs du village. Connaissant parfaitement la topographie des lieux, deux agriculteurs, Joseph Lançon et François Périllat, assuraient gratuitement le franchissement clandestin de la frontière. Possédant une maison à Crevy, Louis Rossier aida les deux passeurs dans leur tâche. Plus d'un millier de fugitifs (Juifs, réfractaires au STO, résistants) passèrent ainsi clandestinement par les près et les bois de Veigy vers l'Hermance, afin de gagner subrepticement la Suisse voisine. A la tombée de la nuit, jusqu'à 12 personnes arrivaient à la Planche, la ferme des Lançon. Après les avoir emmenés à Crevy, Joseph passait le premier, longeait les barbelés, guettait une éventuelle patrouille puis revenait vers les fourrés où sa fille l'attendait avec les personnes à passer. Toute la famille était mobilisée pour porter les bagages et guider ces gens à l'endroit du passage, qu'il fallait changer de temps en temps.
    Dès septembre 1943, au courant des activités clandestines de la famille Lançon, les Allemands surveillaient leurs moindres faits et gestes aidés par quelques collaborateurs. Le 5 octobre 1943, Thérèse, l'aînée de la famille, fut incarcérée à l'hôtel Pax d'Annemasse, qui servait de siège à la Gestapo. Durant trois longues semaines, elle fut questionnée sur les activités de son père, qui se cachait dans les bois. Après sa libération, trop dangereux, les passages furent stoppés. Le 10 février 1944, les Allemands encerclèrent la Planche avant de la mettre à sac. Grâce à un délateur du village, ils arrêtèrent Joseph Lançon, François Périllat, l'abbé Rosay et le père Figuet, directeur de l'orphelinat de Douvaine. Après un passage au Pax où ils furent torturés, ils furent déportés à Compiègne puis à Hersbrück. Situé en Bavière, Hersbrück était un camp de travail, où les prisonniers travaillaient à construire une usine souterraine d'aviation. Surveillés par des tortionnaires appelés des kapos, les détenus étaient fréquemment maltraités et humiliés. A bout de forces François Périllat y décéda en décembre 1944 d'une pneumonie, Joseph Lançon en mars 1945. En récompense de leur courage, Joseph, François et Thérèse reçurent la médaille des Justes décernée par l'institut Yad Vashem aux personnes ayant secouru le peuple juif durant la Deuxième Guerre mondiale.
11) La libération:
    A Veigy-Foncenex, en 1944, la Libération fut le temps de la joie et des règlements de compte. Après avoir libéré Evian, Saint-Gingolf, Thonon, Machilly, Saint-Cergues ou Loisin, les FFI (Forces françaises de l'intérieur) occupèrent le château de Veigy. Tentant de gagner la Suisse en vélo ou à pied, les Allemands fuyaient les représailles éventuelles. A Foncenex, un chef SS se réfugia au sommet d'un chêne afin d'échapper aux résistants et aux douaniers suisses qui le pistaient. Ceux qui étaient accusés de collaboration étaient inquiétés, ceux qui avaient résisté étaient glorifiés.     Oubliant toute la complexité de temps troublés, la France se scindait en deux camps bien distincts : les héros et les salauds. Sous les platanes, une grande fête fut organisée pour célébrer une victoire tant attendue. On buvait, mangeait, dansait et chantait à la gloire du général de Gaulle.     Refusant de prendre part aux festivités, certaines familles rongées par l'inquiétude attendaient le retour de leurs proches: prisonniers, mobilisés ou déportés. Furieux un veigycien brûla la guérite où officiaient les Allemands.
 
         Laurent Neury, chercheur IUHEI

Place du Village